Face à face exclusif Didier Deschamps-Corinne Diacre

Face à face exclusif Didier Deschamps-Corinne Diacre

Corinne Diacre-Didier Deschamps

dimanche 24 juin 2018 - 10:00 -

À l’occasion d’un face-à-face croisé exclusif, avant le départ des Bleus pour la Coupe du monde en Russie, les deux sélectionneurs nationaux des Équipes de France masculine et féminine ont évoqué leurs objectifs, leurs missions et leur point commun : la passion du maillot bleu.  

Où étiez-vous l’un et l’autre le 16 août 2000 ? Pour vous aider, vous étiez au même endroit…

- Didier Deschamps : (surpris, sans réponse).
-
Corinne Diacre : (après réflexion). Cela ne peut être qu’à Marseille.
- D.D : (étonné) À Marseille ?
- C.D. : Pour le match de l’Équipe de France contre le Reste du monde1. De notre côté, nous avions joué l’Angleterre, en lever de rideau2.

Vos deux sélections, dont vous étiez capitaines, avaient posé ensemble pour une photo souvenir.

- D.D. : Ah, en effet ! Je l’avais oublié.
- C.D. : Nous étions au stade Vélodrome récemment pour notre match contre l’Italie, cela aide à se souvenir.
- D.D. : C’était dans notre première vie, quand nous étions joueur et joueuse.

Aujourd’hui, quand les deux sélectionneurs nationaux que vous êtes devenus se rencontrent, de quoi parlent-ils ?

- C.D. : De foot !
- D.D. : Oui, on parle de choses et d’autres, mais le football reste au cœur de nos discussions.
- C.D. : C’est toujours très agréable. Mais j’essaye de ne pas trop l’embêter car il a une grande compétition à préparer. Didier est toujours disponible pour moi, quel que soit le moment. C’est appréciable. J’ai la chance de pouvoir bénéficier de son expérience de joueur et d’entraîneur. Si cela peut me permettre de gagner un peu de temps et m’éviter de faire des erreurs… En revanche (elle sourit), je ne sais trop pas ce que je lui apporte…

Vous êtes obligé de répondre, là !

- D.D. (il rit) : C’est aussi un plaisir de pouvoir parler avec Corinne, entre deux salariés de la même maison, entre deux sélectionneurs qui ont forcément des problématiques communes en étant à la tête de deux vitrines de la Fédération, même s’il y a des différences. Cela arrivait déjà dans le passé, et plus souvent aujourd’hui.

Corinne dit compter sur votre expérience, dans l’optique de la Coupe du monde féminine 2019 (du 7 juin au 7 juillet, ndlr). Vous avez vécu un Mondial en tant que joueur (1998) et un autre en tant que sélectionneur (2014).

- D.D. : Je n’aime pas dire que je donne des conseils. Non. J’essaye de lui donner mon avis à partir de ce que j’ai vécu, sur des choses peut-être à éviter, afin qu’elle puisse nourrir sa réflexion avant de prendre des décisions. Au-delà de cette relation professionnelle, j’ai beaucoup de respect pour le parcours de Corinne et pour sa réussite sportive, de joueuse puis d’entraîneure, notamment avec une équipe professionnelle masculine, où les problématiques sont bien différentes qu’en sélection. Ce n’est jamais évident.

Êtes-vous, chacun de votre côté, attentifs à l’actualité de l’un et de l’autre ?

- C.D. : Forcément, et certains joueurs et joueuses se connaissent également, car ils évoluent dans les mêmes clubs. Il y a des échanges, j’imagine. Avec Didier, on s’appelle régulièrement, avant ou après les matches.

Des SMS également ?

- C.D : Oui, des textos d’encouragement ou de félicitations.
- D.D : Mais on ne vous dira pas leur contenu (il rit)… Oui, je fais évidemment attention, je regarde ce qui se passe, mais pour être honnête, je suis incapable, par exemple, de juger le niveau d’une joueuse par rapport à une autre. Je peux lui faire part de ce que j’ai pu ressentir sur match, sans rentrer bien sûr dans des considérations tactiques, qui restent son domaine.

Échangeons les rôles… Corinne, comment voyez-vous la Coupe du monde en Russie pour les Bleus de Didier ?

- C.D. : Difficile et palpitante en même temps. Je ne pense pas que l’on puisse l’aborder dans la peau d’un favori, même s’il peut paraître plus facile de prétendre qu’on l’est. Notre équipe me semble homogène, avec un bon amalgame entre des jeunes qui commencent à s’intégrer et des plus anciens, grâce au travail de Didier. C’est très intéressant. Je vois une belle Coupe du monde pour l’Équipe de France.

Et de votre côté, Didier. Le Mondial féminin en France en 2019 ?

- D.D. : L’échéance est un peu plus lointaine, mais viendra vite. C’est le grand rendez-vous pour notre football féminin, dont l’essor est très positif, le point d’orgue de cette montée en puissance que l’on constate à travers une médiatisation beaucoup plus importante, désormais. Il y a un peu une similitude entre les deux sélections, avec un noyau dur et une nouvelle génération qui arrive chez nos filles également. C’est un peu plus compliqué d’acquérir le niveau international pour ces jeunes, car il y a beaucoup d’étrangères dans nos grands clubs.

Jouer une Coupe du monde à domicile, vous connaissez. Les Bleues vont découvrir cela…

- D.D. : Elles seront fortement attendues, Corinne le sait. Mais comme je lui ai déjà dit, ce n’est pas un élément négatif, ni une mauvaise pression. C’est un plus ! Je suis persuadé que cela va très bien se passer, avec un bel engouement, des stades pleins et de belles audiences à la télé. Elle voudrait sans doute avoir plus de temps pour se préparer, mais dans ce métier, le temps on n’en a jamais assez. Et la seule vérité, c’est la compétition.

Corinne, dans quels domaines en particulier l’expérience de Didier peut-elle vous servir ?

- C.D. : Essentiellement, sur tout ce qui peut se faire en dehors du terrain.  On ne s’imagine pas tout ce que à quoi il faut penser. Être sélectionneur ne se limite pas à diriger une séance d’entraînement par jour ou à établir une composition d’équipe. Il y a beaucoup de choses à gérer et à anticiper, et encore davantage lorsque l’on joue à la maison. Je pense notamment à la gestion du staff, des médias, des supporters et même des familles.

Quel principal conseil pourriez-vous donner, aujourd’hui, à votre collègue féminine ?

- D.D. : Une fois encore, je préfère parler d’avis, et plutôt de lui dire ce qu’il faut faire, je lui dirais avant tout ce qu’il ne faut pas faire, à la lumière de mon vécu. Éliminer les mauvais choix qui vous font « aller dans le mur », c’est déjà ça ! Après, quand on a la chance de disputer un grand tournoi à la maison, savoir s’appuyer sur l’enthousiasme que cela suscite est un point positif. Les joueurs et les joueuses ont besoin de ce lien avec le public, de se sentir aimés et soutenus.

Peut-on imaginer des réunions communes entre vos staffs ou des échanges par domaine d’activité ?

- D.D. : Dans l’absolu, pourquoi pas… S’ils se connaissent, rien ne les empêche d’ailleurs de se parler, comme nous le faisons Corinne et moi. De médecin à médecin, de kiné à kiné, de préparateur physique à préparateur physique… Chacun a un rôle à jouer au quotidien pour optimiser la préparation, régler les moindres petits détails qui ont leur importance. Après, s’il y a fil conducteur commun, les problématiques ne sont pas tout à fait les mêmes, les filles et les garçons ont leurs spécificités.

Corinne, quelles sont ces spécificités, pour vous qui avez entraîné des femmes et des hommes ?

- C.D. : À mes yeux, la seule différence tient au physique. Une fille courra ou sautera toujours moins vite et moins haut qu’un garçon. Techniquement, elle est aujourd’hui capable de réaliser les mêmes gestes. Pour l’entraîneur, tout est question d’adaptation, mais c’est sans cesse le propre de ce métier.

Si vous deviez faire une causerie avec les Bleues, que leur diriez-vous ?

- D.D. :  Je ne sais pas si je me sentirais très à l’aise (souriant)… J’insisterais sûrement sur cette notion essentielle de représentativité et sur les devoirs que cela suppose. Et je leur dirais qu’être en Équipe de France n’est jamais une finalité, il faut tout mettre en œuvre, à chaque fois, pour y revenir.

Les Bleues ont déjà connu plusieurs sélectionneurs masculins3. À quand une femme à la tête des Bleus ?

- D.D. : Pourquoi pas ! Corinne a déjà été la pionnière en Ligue 2 dans notre pays, la première à avoir réussi le BEPF (Brevet d’entraîneur professionnel de football, ndlr) …
- C.D. : J’ai toujours voulu entraîner, mais sans aucune prétention. Une opportunité s’est présentée lorsque Claude Michy, le président de Clermont, m’a ouvert les portes de son club. J’aurais pu refuser. Mais j’avais très envie de relever ce défi et je pense avoir pris la bonne décision. Il faut savoir saisir la chance lorsqu’elle se présente. Parfois, elle ne passe pas deux fois…

Vous faites un peu exception. Est-ce une question de mentalités dans le football ?

- C.D. : Une question de motivation, de choix, aussi. D’une manière générale, il y a peu de femmes qui se lancent dans le métier d’entraîneur, même dans le football féminin. Elles n’ont peut-être pas envie de ça.
- D.D. : Il ne faut pas se voiler la face. Corinne a réussi, mais 99 % des gens pensaient qu’elle n’était pas à sa place. Le football masculin a ses codes. Elle est l’entraîneur d’une équipe d’hommes, mais elle reste une femme, alors que personne ne conteste sa légitimité à être sélectionneure des filles. Elle a d’autant plus de mérite de s’être imposée ainsi, de s’être adaptée. C’est la preuve que cela peut marcher, et grâce à cela, les mentalités évoluent.

La politique de féminisation de la FFF fait bouger les lignes aussi ?

- D.D. : Oui, mais ce n’est pas propre à la Fédération. Le monde de l’entreprise dans son entier évolue. On pourrait en discuter longtemps. Le critère le plus important, c’est la compétence.

À ce sujet, le staff des Bleus ne comprend aucune femme, celui des Féminines se constituent en majorité d’hommes…

- C.D. : Le monde du football est comme ça. Il ne faut pas chercher à savoir… On me dit qu’il n’y a pas de technicienne dans mon staff. Je suis là ! On se pose trop de questions, on oublie d’aller à l’essentiel, et ne nous arrêtons pas au seul monde du football. Comme le dit Didier, cherchons d’abord la compétence.
- D.D. : Cela existe dans les clubs, dans certains domaines professionnels… Sans dire que cela ne peut pas se faire dans un staff, cela reste compliqué pour une femme de trouver sa place. Le relationnel est différent, la liberté d’évolution réduite par rapport à certains détails futiles. Mais à compétence égale, pourquoi pas…

Vous semblez partager, l’un et l’autre, la même passion, très forte, pour l’Équipe de France.  

- C.D. : C’est douze ans de ma vie ! Avec des joies, des déceptions, des voyages, des rencontres avec des gens que je n’aurais jamais rencontrés sinon. Quand on voit les efforts consentis désormais par la Fédération, je me dis que j’aurais aimé naître un peu plus tard… Ma génération a un peu essuyé les plâtres, et que dire de celles d’avant… On ne pensait pas pouvoir vivre de cette passion, on était complètement amateures. J’ai cette chance inespérée, aujourd’hui. Mais que l’on gagne de l’argent ou pas, porter le maillot de l’Équipe de France, représenter son pays, c’est le summum, c’est indescriptible.
- D.D. : Le summum, oui. Que dire de plus ? Quand on est professionnel, le Graal, c’est l’Équipe de France. Qu’existe-t-il de plus important que de pouvoir représenter son pays à une Coupe du monde ou à un championnat d’Europe ? Rien ! De ma première à ma dernière sélection, je me suis toujours senti comme un privilégié et j’ai toujours eu conscience de l’honneur de pouvoir porter le maillot bleu-blanc-rouge. Je ressens la même fierté d’être à la tête de l’Équipe de France, à présent.

Avez-vous souvenir de votre tout premier contact avec l’Équipe de France, la première image ?

- D.D. : J’ai quelques bribes de la Coupe du monde 1978, en Argentine, lorsque j’étais ado. Les papelitos4 notamment. Et puis surtout les Bleus au Mondial espagnol en 1982.
- C.D. : L’Euro 1984. J’ai assisté au match France-Belgique (victoire 5-0, ndlr) à Nantes. Cette équipe-là m’a marquée.

Vos parcours offrent beaucoup de similitudes : joueur, capitaine, sélectionneur…

- D.D. : Elle a plus de sélections que moi (121 contre 103, ndlr) et je ne pourrai pas la rattraper.
- C.D. : Il a gagné des titres, moi pas. J’échange volontiers quelques sélections contre un trophée !

Des ressemblances dans la personnalité aussi.

- C.D. : Nous avons vécu des moments difficiles dans nos parcours de vie, je crois. Moi, je n’ai pas eu d’adolescence. Cela forge un caractère, une carapace, on grandit un peu plus vite que d’autres, on ne vit pas avec son temps. Avoir une personnalité bien trempée aide aussi à atteindre le niveau qui est le nôtre.
- D.D. : Derrière chaque parcours, il y a une femme, un homme, des expériences. Souvent, on se construit, pour ne pas dire on s’endurcit, dans les premières années de sa vie.   

On vous sent également proches, l’un et l’autre, du public et du monde amateur ?

- C.D. : Petite, des joueurs m’ont refusé un autographe. C’est une telle déception, surtout quand on a idéalisé ces personnes. Je n’ai pas envie d’attrister qui que ce soit en ne lui accordant pas une signature ou un simple selfie.
- D.D. : C’est naturel. Je saurai toujours d’où je viens. Je n’ai jamais refusé une photo, un autographe, quelque soient les circonstances. On a ce privilège de pouvoir procurer ce plaisir à des gamins, une maman, un papa. Savoir être accessible constitue une marque de respect vis-à-vis de ces gens qui, souvent, font des sacrifices pour venir nous voir.

Dernièrement, Corinne Diacre a dressé son onze-type, avec des joueurs comme Buffon, Thuram, Blanc, Zidane, Waddle, Mbappé et quelques autres. Mais sans Didier Deschamps !

- D.D. : J’ai vu ça et j’ai été très déçu. Je le lui ai dit (souriant).
- C.D. : Je ne voulais pas être soupçonnée de favoritisme.
- D.D. : En fait, elle voulait que je sois le sélectionneur de cette équipe (rires). Moi, je ne me risque jamais à ça… Trop de susceptibilités… Une autre question ?

Vous n’êtes présent ni l’une ni l’autre sur les réseaux sociaux. Jamais de tweets par exemple !

- D.D. : Je n’ai pas de compte sur Twitter et je n’en aurais jamais. Clair et net ! Je sais que ce mode de communication existe, je sais ce qui s’y passe, mais ce n’est pas le mien. Je ne suis pas là pour raconter ma vie, réagir à l’actualité en continu au milieu d’un buzz permanent, parfois violent et agressif. Non, non !

Vos joueurs sont au contraire très actifs.

- D.D. : Je ne me vois pas le leur interdire, ce serait porter atteinte à leurs libertés individuelles. Mais dans le contexte d’une compétition, je veux cadrer, car cela amène des complications, surtout lorsqu’il s’agit d’images de la vie interne de l’équipe.
- C.D. : Entièrement d’accord avec ça, même en étant un peu plus jeune que Didier. On a déjà suffisamment de choses et de complications à gérer. Cela peut partir vite sur les réseaux sociaux.

Rendez-vous en Russie alors ?

- C.D. : J’y serai, bien sûr.
- D.D. : Avec plaisir. Quand elle veut !

  1. Match de gala France-FIFA World Star, remporté 5-1 par les Bleus.
  2. Victoire des Féminines A (1-0). .
  3. Pierre Geroffroy, Francis-Pierre Coché, Aimé Mignot, Bruno Bini, Philippe Bergerôo, Olivier Échouafni.
  4. Petits papiers lancés des tribunes par les supporters argentins.