7 mai 1933, Roubaix contre Roubaix

7 mai 1933, Roubaix contre Roubaix

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jeudi 7 mai 2020 - 09:00 -

La finale de la Coupe de France 1933 voit s’affronter à Colombes deux clubs de la même ville de province, l’Excelsior et le Racing de Roubaix. Un cas unique dans l’histoire de la compétition.

Malgré ses 125 000 âmes, Roubaix semble déserte en ce dimanche 7 mai 1933. S’ils l’avaient pu, tous ses habitants auraient sans doute rejoint Colombes pour assister à la finale de la Coupe de France, dont les records d’affluence (40 000) et de recette sont déjà battus. Une finale… 100 % roubaisienne ! Un fait unique pour une ville de province dans l’histoire de l’épreuve, jamais revu depuis.

Depuis les demi-finales, le ballon rond est sur toutes les lèvres. Le retour de la capitale, théâtre des deux rencontres – le Racing a battu l’AS Cannes (2-0) et l’Excelsior a dominé le FC de Sète (2-1) à vingt-quatre heures d’intervalle – s’est opéré dans une allégresse générale. Un millier de personnes s’est déplacé pour accueillir les héros du Parc des Princes, où se sont jouées les deux rencontres.

Présentation de la finale à la une de Football, organe officiel de la FFF, le 4 mai 1933.

Amateurs contre professionnels

L’affrontement symbolise une opposition philosophique entre défenseurs du football amateur et promoteurs du professionnalisme. En mai 1933, quelques jours avant la finale du premier championnat de France pro – remporté par le Lille OSC (4-3) devant l’AS Cannes – cette divergence catalyse l’attention du public, de la presse et du microcosme fédéral.

Le RCR, le plus ancien et populaire des deux finalistes, se pose en fervent représentant de l’amateurisme. Créé en 1895 par des jeunes gens de l’élite bourgeoise roubaisienne, il truste les récompenses au début du 20e siècle : neuf fois champion du Nord, cinq fois champion de France USFSA (1902, 1903, 1904, 1906 et 1908). Même si la Grande Guerre l’a décimé – 85 de ses membres sont tombés dans les tranchées – le club reste un pourvoyeur de talents, avec plusieurs éléments fréquemment appelés en sélection nationale. En Coupe, la défense du Racing a démontré toute sa solidité : en cinq tours, François Encontre a gardé sa cage inviolée. Une belle performance pour la seule formation encore en lice en quarts de finale à ne pas avoir sauté le pas du professionnalisme.

Une action de la finale.

Capitaine d’industrie

Sept titulaires ont été formés au club. Leur chef de file est Georges Verriest. Roubaisien à 100 %, fils d’une famille aisée, il a effectué toute sa carrière au Racing tout en travaillant dans l’entreprise familiale. "Verriest est le type le plus parfait de l’amateur. Il arrive à midi au stade Jean-Dubrulle, s’entraîne sérieusement durant trois quarts d’heure, mange rapidement et retourne à son travail à deux heures tapantes", pouvait-on lire dans Football en avril 1933. Demi-centre solide, complet, avec une personnalité éclatante, Verriest fera aussi les beaux jours des Bleus, participant à la Coupe du monde 1934 avant de devenir sélectionneur (1960-1964).

D’autres Racingmen d’origine et de cœur comme Jules Cossement, Albert Lerouge, les frères André et Robert Van Vooren et les internationaux Jules Cottenier et Edmond Leveugle véhiculent les mêmes valeurs d’unité morale et de dévouement à leurs couleurs. Une recette qui a fait ses preuves puisque le Racing s’est déjà hissé en finale de l’épreuve en 1932, perdant sur le fil face à Cannes (0-1).

De l’autre côté de la ville, l’Excelsior (photo principale) cultive une image opposée. Fondé en 1928, l’Excelsior Athlétic Club de Roubaix, fusion de l’Excelsior de Tourcoing et du FC Roubaix, est soutenu par le groupe Prouvost, propriétaire de la filature La Lainière de Roubaix, employant plus de huit mille personnes. Comme le FC Sochaux, autre grand club industriel de l’époque, promoteur du football rétribué, il fait partie des pionniers du championnat de France professionnel.

Le rapide de 9h00…

L’"Excel" a débauché plusieurs vedettes comme l’international Marcel Langiller, dit "la caille", transfuge du CA Paris, ou les Anglais Ernest Payne et David Bartlett, convaincus par les belles conditions salariales et les installations de pointe du stade Amédée-Prouvost. Privilège des pros, les joueurs préparent leur finale en région parisienne au Pavillon Henri IV, à Saint-Germain-en-Laye. Une mise au vert salvatrice durant laquelle rien n’est laissé au hasard. Le matin de la finale, pendant que les joueurs de l’entraîneur anglais Charles Griffiths sont au petit déjeuner, les amateurs quittent Roubaix par le rapide de 9h00 pour arriver gare du Nord à 12h25, soit moins de trois heures avant le coup d’envoi.

Le capitaine de l’Excelsior Marcel Langiller (au centre) présente ses coéquipiers au président de la République Albert Lebrun avant le coup d’envoi.

Dix mille supporters sont déjà là. La Compagnie du Nord a mis des trains à leur disposition : jaunes pour l’Excelsior, rouges pour le Racing. Le match débute sur un terrain alourdi par la pluie, les Racingmen n’ont pas le temps de prendre la température que "la caille" a déjà marqué (3e). Mieux préparés, les pros dominent et la blessure de Marcel Lechanteux après dix minutes ne simplifie pas la tâche du RCR. Après un second but de Julien Bugé (23e), l’avant-centre Norbert Van Caeneghem ne laisse aucun espoir aux joueurs de César Truffault (26e). En trente minutes, la messe est dite (3-0), même si Robert Van Vooren sauve l’honneur en seconde période (72e, 3-1).

À la sortie des vestiaires, Jules Cossement tire la conclusion de la journée : "Pour jouer au football, maintenant, il faut être professionnel et je ne puis, pour ma part, m’occuper de la boucherie de mon père et pratiquer comme il convient mon sport favori", peut-on lire dans L’Auto. Parties séparément, les deux équipes rentrent ensemble dans le Nord. Les supporters célèbrent chaleureusement leurs héros réunis autour du trophée Charles-Simon porté par le capitaine Langiller. Jamais la ville du textile ne sera plus à pareille fête. Et à ce jour, la finale de la Coupe de France n’a plus connu les honneurs d’un véritable derby. 


Les vainqueurs à la une de Football du 11 mai 1933.

La Rétro du football français