ÉQUIPE DE FRANCE FÉMININE

Ce match qui a tout changé

jeudi 6 juin 2024 - 18:31 - Claire GAILLARD
France-Angleterre féminin 2002 barrage retour qualificatif Coupe du monde 2003

Les anciennes internationales Aline Riera, Hoda Lattaf (photo) et Sonia Bompastor ainsi que la sélectionneure d'alors Élisabeth Loisel racontent le barrage retour contre l’Angleterre, le 16 novembre 2002 à Saint-Étienne (1-0), qui les a envoyées disputer la première Coupe du monde de l’histoire des Bleues.  

 ÉLISABETH LOISEL 
« On a lancé cette Équipe de France sur des rails positifs »

Sélectionneure de l’Équipe de France féminine de 1997 à 2007
Directrice du centre de formation féminin du FC Fleury 91

« Novembre 2002. Saint-Étienne. C’est l’histoire du deuxième barrage car on en avait déjà disputé un premier sur la route de la qualification pour la Coupe du monde 2003 contre le Danemark (2-0 ; 1-1). J’avais choisi de jouer dans deux antres mythiques du football français : à Lens, avec le kop mythique que l’on connaît, où on s’était qualifié devant 13 000 spectateurs, déjà une belle performance pour l’époque ! Puis Saint-Étienne. C’est toute mon enfance avec l’épopée des Verts en Coupe d’Europe, la finale de 1976 et les poteaux carrés, j’avais 13 ans. Nous avions découvert le stade la veille, le message ‘‘Ici, c’est le Chaudron’’ quand on passe sous le tunnel, j’en avais des frissons. Puis le vestiaire, l’ambiance, on pénètre sur la pelouse et on entre dans le match. On avait gagné 1-0 à l’aller en Angleterre sur un but de Marinette (Pichon), on avait un peu d’avance mais un match de qualification peut vite basculer. Il y avait presque 24 000 spectateurs, un record d’affluence à l’époque, donc un contexte très favorable. Je me souviens être restée debout pendant toute la rencontre et je me suis seulement rendue compte dans les cinq dernières minutes – on menait 1-0 sur un but de Corinne Diacre – que le public chantait la Marseillaise. Là j’ai pris conscience qu’il y avait vraiment beaucoup de monde, comme s’il y avait eu une bulle autour de moi pendant toute la partie et que je me réveillais. J’ai profité de ces ultimes instants, souri, tapé dans la main des membres de mon staff jusqu’au coup de sifflet final où ça a été l’explosion de joie avec cette qualification historique. Une vraie reconnaissance pour les joueuses. C’était la deuxième fois après le match à Lens qu'on était diffusées à la télévision, une rencontres commentée par Aimé Jacquet et Thierry Gilardi, les deux commentateurs de l’Équipe de France garçons de l’époque.


Élisabeth Loisel dans les bras de Marinette Pichon après la qualification historique pour le Mondial féminin 2003 au stade Geoffroy-Guichard de Saint-Étienne (photo Alain GADOFFRE / ONZE / ICON SPORT). 

Je suis pleine d’admiration pour Aimé Jacquet et ce qu'il a fait. Il a été un exemple dans ma carrière d’entraîneure et il nous a beaucoup aidées pour mettre en place le Pôle France à Clairefontaine. On devait jouer la Coupe du monde en juin en Chine mais avec le SRAS on a appris fin juin que ce serait aux États-Unis. Ça a été une organisation un peu précipitée. Notre parcours ? Mon regret, c’est ce premier match à Philadelphie contre la Norvège, on perd 0-2, un score qui ne reflète pas la physionomie de la rencontre mais on était complètement transies sur un terrain de football américain où on voyait à peine les lignes, avec une piste d’athlétisme autour. On est rentrées un peu la peur au ventre, on prend un but rapidement sur une erreur défensive et on n’arrive pas à raccrocher. Ensuite, on a discuté avec les filles et on s’est un peu débloquées. On l’emporte contre la Corée du Sud (1-0) ce qui nous laisse encore une chance de qualification. Il fallait qu’on batte le Brésil, une grosse équipe à l’époque, on fait match nul (1-1) et on termine à égalité de points (4) avec les Brésiliennes. Il nous manquait un but pour passer ! On ne se qualifie pas à cause de ce 0-2 inaugural contre la Norvège. On a vécu une première belle expérience et on a lancé cette Équipe de France sur des rails positifs. Aujourd’hui, quand on voit la progression du football féminin mondial mais aussi de nos clubs et de la sélection, on ne peut que se réjouir d’avoir apporté notre pierre à l’édifice. »

 ALINE RIERA 
« On sentait qu’il y avait le poids de l’histoire »

60 sélections entre 1993 et 2002
Trésorière de la FFF et commentatrice Canal+

« C’est avant tout une possibilité de se qualifier mais en terminant deuxièmes de notre groupe, cela signifiait deux tours de barrage aller-retour à disputer. Il a d’abord fallu l’emporter face au Danemark, qu’on ne battait jamais à l’époque. Ensuite, à nous l’Angleterre, match aller à l’extérieur, retour à Saint-Étienne. Après l’aller, on a commencé à se dire que c’était dans le champ des possibles. Mentalement, quelque chose s’était déclenché. Avec ce groupe, on avait vraiment envie d’aller au bout, on était habité par une force mentale impressionnante. Quand on est arrivé au stade Geoffroy-Guichard, je me souviens du bruit, marquant. On a vu des colonnes de bus arrivés, on savait qu’une surprise nous attendait, qu’il allait y avoir du monde mais on était loin d’imaginer autant ! Cela nous a un peu destabilisées car nous n’étions pas habituées à ne pas pouvoir communiquer, à ne pas s’entendre sur le terrain. Il a fallu vite s’organiser. On a oublié certains moments tellement c’était fort en émotion. Il nous reste des moments clés, des flashs.


L'hommage dans le Chaudron organisé avant France-Angleterre, mardi 4 juin 2024 (photo Zoé JEULIN / FFF). 

Je me rappelle de cette aventure humaine et de notre solidarité pendant tout le match. On sentait qu’il y avait le poids de l’histoire, il y a eu une Marseillaise très forte, reprise a capella par le stade, on avait les larmes aux yeux. On s’est transcendé et on est allé au bout de nous-mêmes. Je n’ai jamais terminé un match dans cet état-là. On a tout donné. À la fin, il y a eu un temps de latence, on ne réalisait pas qu’on venait de franchir un cap. Une première qualification en Coupe du monde, ce n’était jamais arrivé ! On avait envie de se poser sur le terrain pour savourer. Un moment hors du temps après avoir écrit l’histoire de notre sport par ce combat constitué de quatre matches de barrage hyper durs. La fête a été à la hauteur. À l'époque, je ne savais pas que ce serait ma dernière sélection. Cela a été un moment extrêmement difficile après. Je dispute tous les matches de qualification et je ne vais pas aux États-Unis. J’ai eu beaucoup de mal à digérer, cela a été une blessure très intense. »

 Sonia BOMPASTOR 
« La première reste quelque chose d'inexplicable »

156 sélections entre 2000 et 2012
Entraîneure de Chelsea après avoir dirigé l’Olympique Lyonnais

« Sur le moment, je pense qu’on ne se rend pas trop compte même si après le match, il y a eu beaucoup de joie, de partage avec le public. On était fières du résultat mais plus encore car c’est la première fois que l’Équipe de France féminine était diffusée sur Canal+ avec aux commentaires Thierry Gilardi et Aimé Jacquet, la première fois qu’on arrivait à rassembler plus de 23 000 spectateurs, ce qui a été pendant longtemps le record d’affluence. À la fin du match, ce sont des moments de liesse intenses mais, finalement, c’est maintenant que l'on savoure et qu’on mesure ce qui a été réalisé. C’est génial d’avoir eu la chance de faire partie de cette Équipe et de vivre ce moment. Les premières fois sont toujours spéciales. Quand on gagne, on ne se lasse pas et on veut toujours gagner pour vivre des émotions fortes mais la première reste quelque chose d’inexplicable. Il y avait un enjeu sportif donc une forme de pression. En tant que joueuse, on essaie de la positiver un maximum afin qu’elle ne nous inhibe pas. Geoffroy-Guichard est un stade qui fait beaucoup de bruit, on ressentait vraiment cette ambiance et on a eu la chance qu’elle nous porte. Cela nous a galvanisé, apporté de l’énergie et de la force dans les moments plus difficiles pour aller chercher ce résultat.


Sonia Bompastor lors du barrage retour contre l'Angleterre (photo Alain GADOFFRE / ONZE / ICON SPORT).

Il y a eu pas mal d’incertitudes pour savoir où aurait lieu cette première Coupe du monde, la décision est tombée tardivement. Malgré tout on restait sur cette joie d’être qualifiée. On se disait que la Chine aurait été top mais les États-Unis, c’était extraordinaire car c’est le pays du football féminin. Y aller, découvrir des stades et l'engouement autour de notre pratique, c’était fou. La compétition a confirmé que c’était une autre dimension. On a joué dans des stades où l’ambiance était très belle, face à de bonnes équipes. Je garde en mémoire ce match à Washington face au Brésil, on a eu l’opportunité de finir le tournoi sur un nul (1-1) contre une équipe de renommée internationale et de très bonnes joueuses comme Marta, qui était toute jeune à l’époque. Sportivement, il reste des regrets car on s’attendait au moins à passer cette phase de groupes mais en termes d’expérience, c’était extraordinaire. Le Mondial 2011 arrive quelques années plus tard. On joue cette compétition en Allemagne avec un très beau parcours à la clé. On n’était pas attendues à ce niveau-là et même nous on s’est prises au jeu. Sur le plan des résultats, une fois qu’on atteint le dernier carré, on avait envie de gagner quelque chose mais avec le recul, on se dit que c’était une très belle compétition, très bien organisée et certainement l’une des meilleures Coupes du monde disputées par l’Équipe de France. Avec une qualification historique pour les Jeux Olympiques de Londres, en 2012. »

 HODA LATTAF 
« On prend le micro, on fait la fête avec le public, on chante, on danse »

111 sélections entre 1997 et 2007
Salariée au service marketing du Montpellier HSC

« C’est un souvenir marquant car c’est la première qualification pour une Coupe du monde. Juste avant Saint-Étienne, on avait remporté le 1er tour de barrage contre le Danemark à Lens, un lieu mythique. Face à l’Angleterre, à Geoffroy-Guichard, on arrive à confirmer le résultat de l’aller (1-0). Nous, on était dans notre bulle. Ce qui m’a plu, c’est que les gens avaient répondu présents en tribune, il y avait énormément de monde au stade ou derrière Canal+ qui télévisait le match. Il y avait un engouement autour de nous et c’est ce qui nous a permis de gagner pour disputer le Mondial. On avait toutes à cœur de réussir. Si je me souviens bien, j’étais sur le banc au coup d’envoi. Au coup de sifflet final, on prend le micro, on fait la fête avec le public, on chante, on danse, les gens restent là. On savoure tous ensemble. Cela prouve que, déjà à cette période, les gens aimaient et pouvaient soutenir le football féminin. C’est l’un des plus beaux souvenirs de ma carrière avec d’autres qualifications pour les Championnats d’Europe ou les titres remportés en club.


La célébration avec le public (photo Alain GADOFFRE / ONZE / ICON SPORT). 

La Coupe du monde aux États-Unis, c’était grandiose. Les Américaines survolaient le football féminin dans le monde, aller là-bas, c’était une expérience unique. On y va et on termine troisièmes de notre groupe à égalité avec le Brésil, on n’a pas été ridicules ! C’est ce qui nous a permis de grandir, de travailler et continuer. Cette qualification et première historique en Coupe du monde, c’est l’un des points de départ de quelque chose. Cela récompensait aussi le travail effectué par Aimé Jacquet et Élisabeth Loisel pour le développement du football féminin avec notamment la création du Pôle France et la mise en place de cadres techniques dédiés à la pratique sur le territoire dans les Ligues. Pour ma part, je m’estime chanceuse d’avoir connu cette période. J’ai fait partie de la bonne vague. J’ai eu la chance d’être professionnelle avant l’heure, pas officiellement mais officieusement, dans les clubs où j’ai évolué notamment au Montpellier HSC et à l’Olympique Lyonnais où, grâce aux contrats de travail que j’avais, je pouvais me consacrer uniquement au football. Désormais, la plupart des joueuses sont dans des conditions idéales. C’est l’évolution logique avec aussi la création de la Ligue féminine professionnelle. »

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